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François Grosjean : "Le droit de l'enfant sourd à grandir bilingue" (2/2)

La seule manière d’y arriver: le bilinguisme

Le bilinguisme langue des signes – langue orale semble être la seule voie ouverte pour apporter à l’enfant sourd une communication précoce avec ses parents, un développement cognitif optimal, une acquisition de la connaissance du monde, un contact linguistique avec le monde environnant, ainsi qu’une acculturation dans le monde des sourds et dans celui des entendants.

Quel type de bilinguisme?

Le bilinguisme recherché sera un bilinguisme qui concerne la langue des signes et la langue orale (dans sa forme écrite, et si possible, parlée). Certes, ces deux langues joueront un rôle différent selon l’enfant (dominance de la langue des signes chez certains, dominance de la langue orale chez d’autres, équilibre entre les deux pour quelques-uns). De plus, il faut s’attendre à différentes sortes de bilinguisme car les types de surdité rencontrés sont différents et le contact entre ces deux langues est complexe (quatre modalités, deux systèmes de production et deux de perception). Ceci dit, la plupart des enfants sourds sont destinés à être bilingues et biculturels, comme l’est d’ailleurs environ la moitié de la population du monde. A l’instar d’autres enfants bilingues, ils se serviront de deux langues dans la vie quotidienne et appartiendront à deux mondes – dans ce cas-ci, le monde des sourds et des entendants.

Le rôle de la langue des signes?

La langue des signes doit être la première langue (ou une des deux premières langues) chez les enfants ayant une forte perte auditive. C’est une langue naturelle d’une richesse incontestable et d’une capacité de communication totale. Contrairement à la langue orale, elle permet une communication précoce et optimale entre les parents et le très jeune enfant (à condition que ceux-ci l’acquièrent le plus tôt possible), elle stimule un développement cognitif et social rapide, elle sert de conduit dans l’acquisition de la connaissance du monde, et elle permettra à l’enfant de s’acculturer dans le monde des sourds (l’un de ses deux mondes), lorsqu’il sera mis en contact avec celui-ci. De plus, la langue des signes permettra une acquisition plus aisée de la langue orale que ce soit sous sa forme orale ou écrite. En effet, avoir une langue bien ancrée facilite grandement l’acquisition d’une autre langue (que la première langue soit une langue orale ou une langue des signes).

Enfin, la langue des signes est une garantie que l’enfant aura au moins une langue bien établie, car il est bien connu que le niveau atteint en langue orale n’est souvent pas satisfaisant, quels que soient les efforts prodigués et les moyens technologiques récents utilisés. Attendre plusieurs années pour atteindre un certain niveau en langue orale, sans donner à l’enfant pendant ce temps la langue qui lui convient parfaitement dès le plus jeune âge, à savoir la langue des signes, c’est risquer un retard linguistique, cognitif, affectif et social chez cet enfant.

Le rôle de la langue orale?

Etre bilingue signifie connaître et utiliser deux ou plusieurs langues. L’autre langue de l’enfant sourd sera donc la langue orale, sous sa forme parlée et/ou écrite. Cette langue est celle de l’autre monde auquel appartient l’enfant sourd, le monde des entendants, celui de ses parents, de ses frères et soeurs, de sa famille, et de ses futurs camarades. Si des membres de son entourage ne connaissent pas la langue des signes, il est indispensable que l’enfant puisse communiquer avec eux, au moins en partie, par le biais de la langue orale. Cette langue, dans sa modalité écrite en particulier, sera également le conduit des nombreuses connaissances qui seront acquises d’abord à la maison et, plus tard, à l’école. L’avenir de l’enfant sourd, sa réussite scolaire et, par la suite, son épanouissement professionnel dépendront en grande partie d’une acquisition réussie de la langue orale, tout au moins dans sa modalité écrite et si possible parlée.

Conclusion

Il est de notre devoir de permettre à l’enfant sourd d’acquérir deux langues, la langue des signes (comme première langue chez l’enfant ayant une forte perte auditive) et la langue orale. Pour ce faire, l’enfant doit entrer en contact avec des utilisateurs des deux langues et doit sentir le besoin de se servir des deux. Miser sur la seule langue orale en se basant sur les avancées technologiques récentes, c’est parier sur l’avenir de l’enfant. C’est prendre de trop grands risques quant à son développement humain, c’est mettre en danger son épanouissement personnel, et c’est nier son besoin d’acculturation dans les deux mondes qui sont les siens. Quoiqu’il fasse à l’avenir, quel que soit le monde qu’il choisisse en définitive (au cas où il ne choisirait qu’un des deux), un bilinguisme précoce lui donnera plus de garanties pour l’avenir que le seul monolinguisme. On ne regrette jamais de connaître trop de langues; on peut regretter amèrement de ne pas en connaître assez, surtout si son propre développement en dépend. L’enfant sourd a le droit de grandir bilingue; il est de notre devoir de faire en sorte qu’il puisse le faire.

Source : François Grosjean – Le droit de l’enfant sourd à grandir bilingue


François Grosjean : "Le droit de l'enfant sourd à grandir bilingue" (1/2)

www.pisourd.ch - 25/07/2016